Je suis de gauche. Je l’ai toujours été. Façon XIXe siècle plus que XXe je dois dire. Façon XXIe, cela ne veut plus dire grand chose de toute façon.

Je me considère comme progressiste, observant avec amusement les tensions historiques, inexorables, entre les réactionnaires et les évolutions de la société. J’estime qu’il faut vivre avec son temps, sans renier son passé, mais sans devancer son futur. Être progressiste, c’est selon moi voir l’identité culturelle comme un mouvement. En ceci, la gauche communautariste et indigéniste est par conséquent éminemment réactionnaire car identitaire.

Je viens de la gauche de Marx, la gauche de Clemenceau et Briand, la gauche de la Convention des Droits de l’Homme et du Citoyen. Une gauche portée sur l’égalité plus que sur la liberté, parce que, comme je le martèle trop souvent (ou pas assez, au choix), l’égalité précède la liberté, sans quoi cette dernière se transforme en privilèges, ce que 1789 nous a appris à combattre.
Évidemment, dans ce cadre je défends ardemment des valeurs comme l’égalité sociale et fiscale, la redistribution des richesses, l’émancipation par l’instruction, les services publics, etc.

Je ne suis pas internationaliste, ni mondialiste, parce que j’estime que le cadre de l’État-Nation est celui qui permet justement l’égalité en édictant des règles que sa population a acceptées. Je suis plutôt holiste, même si cela ne m’empêche pas d’être humaniste : les inégalités sont une grande source de motivation dans mon investissement politique.

Pourquoi me présenter ? Parce qu’évidemment, penser l’immigration est devenu un tabou de la gauche française. Ce qui m’amène au sujet de ce billet : comment peut-on se dire de gauche et vouloir contrôler le flux migratoire ?

La froideur des chiffres : qui ? combien ? pourquoi ?

Histoire de dépassionner le débat et m’assurer que tous les lecteurs vont me lâcher avant la conclusion, rien de mieux qu’une petite pelletée de chiffres qui auront l’avantage de poser des faits.

Lors du recensement de 2014, il y avait 6 millions d’immigrés en France pour une population totale de 66 millions d’habitants, soit, grosso merdo, 9%.1
Voici quelques chiffres sur les titres de séjours accordées ces deux dernières années.

Titres de séjours délivrés2
Motif d’admission 2016 2017 (estim.) Évolution
Total 230 353 262 000 +13,7 %
Total hors étudiants 156 709 173 905 +10,9 %
Économique 22 982 27 690 +20,5 %
Familial 89 124 91 070 +2,2 %
Étudiants 73 644 88 095 +19,6 %
Divers 14 741 14 840 +0,7 %
Humanitaire 29 862 40 305 +35 %

Il s’agit là de l’immigration « légale ». Bien entendu, avec l’espace Schengen et la libre circulation des personnes, tout migrant entré peut se déplacer dans cet espace, et nous n’avons pas de chiffres précis. Nous avons en revanche des chiffres sur les demandes d’asile.

Demandes d’asile et expulsions3
2016 2017 Evolution
Migrants en attente 42 738 50 244 +17,5 %
Demandes d’asile 85 726 100 412 +17,1 %
Attribution de l’asile 26 499 32 011 +20,8 %
Expulsions 16 489 18 157 +10,1 %

Nous pouvons donc estimer qu’environ 220 000 personnes (hors étudiants) sont entrées sur le territoire français en 2017, légalement ou non, simples migrants ou réfugiés.

Il ne faut pas confondre ces chiffres avec le solde migratoire, puisqu’il y a aussi un certain nombre de personnes sortant du territoire, et là, c’est beaucoup plus compliqué ! L’INED estime pour 2017 que le solde migratoire sera de 79 000 âmes4. Chiffre auquel il faut donc ajouter les refugiés en attente de traitement ou bien refusés mais non expulsés.

Bref, les sources sont multiples et parfois contradictoires, mais une chose est claire : nous sommes loin de l’invasion migratoire présentée par certains.

Imbroglio statistique

En faisant quelques recherches, on se rend compte de l’incroyable difficulté de trouver des chiffres fiables. Ainsi, le solde migratoire n’est qu’une estimation selon les divers instituts. De la même façon, impossible d’avoir plus de détails sur les migrants déboutés du droit d’asile qui pourraient très bien déjà être en Allemagne, en Espagne, ou partout ailleurs dans l’espace Schengen.

Nous pouvons aussi imaginer que de nombreux sans-papiers ne font pas forcément la démarche d’aller se déclarer en préfecture.

Il s’agit là d’un point crucial. Ne pas savoir qui rentre ou sort de notre territoire, et quelles en sont les proportions, voilà qui devrait inquiéter un peu plus nos politiques, en particulier dans le contexte actuel qui voit le terrorisme dicter le rythme de l’actualité.
Bien entendu, de nombreux terroristes sont français comme vous et moi, mais cela n’exclu en rien la possibilité d’attaques extérieures. Nous l’avons vu avec les attentats de 2015 notamment, les terroristes sont souvent très mobiles et passent souvent d’un pays de l’espace Schengen à l’autre.

La première mesure de bon sens serait donc de sortir ou de réformer l’Espace Schengen afin que nous puissions retrouver une certaine forme de contrôle.

Immigration économique et humanitaire

En dehors de la migration étudiante, plus que bienvenue et souhaitable, il faut noter que le regroupement familial est de loin le premier motif d’admission, mais n’évolue que peu. Il est tout à fait souhaitable de pouvoir regrouper les familles ; cela ouvre la porte à certains abus certainement, mais n’ayant aucuns chiffres, je ne me permettrai aucune analyse hasardeuse.

Il est plus intéressant de voir l’évolution incroyable du nombre de titres de séjour délivrés pour des motifs économiques et humanitaires, qui représentaient 23% du total en 2016,  mais 26% en 2017. Guerres armées. Guerres économiques. Ces chiffres sont un signe flagrant que le monde va mal, et que le fossé entre les pays continue de se creuser, au point que des jeunes hommes et femmes, voire enfants, vont faire des dizaines de milliers de kilomètres, affronter des risques de naufrage, de viol, d’esclavage, de torture… dans le seul espoir de trouver un monde meilleur.

Mais comment expliquer que le pays le plus représenté parmi les demandeurs d’asile, le premier soit l’Albanie, pays stable bien que pauvre, et dont seules 6.5%5 des demandes sont acceptées ?
Comment expliquer que la Guinée, reposant sur des montagnes d’or, de diamant, d’uranium… voit son nombre d’émigrés vers la France augmenter de 62%6 entre 2016 et 2017 ?

D’un autre côté, de nombreuses demandes sont reçues de pays en guerre, de ressortissants que nous devons soutenir : du Soudan ou d’Érythrée, terres de massacres complètement oubliées des grands médias, sont arrivées plus de 10 000 personnes ces deux dernières années. Pays ravagés économiquement et dangereux, seuls 59% des demandeurs obtiennent le précieux sésame7.

Nous pouvons aussi questionner la migration importante venue d’Afghanistan (environ 11 000 en deux ans), ou de Syrie. Bien entendu nous devons accompagner ces personnes, mais n’aurions-nous pas pu agir en amont ?

L’insupportable politique française

La politique de la France en matière migratoire depuis une dizaine d’années est désastreuse. Ingérence en Syrie, en Lybie. Inaction au Yémen, au Soudan, en Afghanistan. Rien n’est fait pour stabiliser les populations au Moyen-Orient.

Les portes de l’Union Européenne sont grandes ouvertes, la Turquie faisant tout de même encore office de tampon (ce qui lui offre par ailleurs des leviers incroyables). De plus en plus de migrants arrivent donc en France comme en témoignent les chiffres donnés plus haut, sans que cela soit l’invasion promise par l’extrême droite. Il faut tout de même convenir que la tendance est inquiétante.

Loin de moi l’idée de vous dire « ils vous volent votre travail ». Je m’en voudrais de tenir les mêmes propos qu’un célèbre pourceau borgne. Mais quand on ouvre ses portes, on prend soin, au minimum de ces gens. On les armes pour leur vie future. On leur apprend le français. On les aide à se former. On leur apprend nos lois, nos usages civiques. On les aide à s’intégrer en somme et à respecter notre pays au minimum !

Non, actuellement, nous les parquons dans des camps insalubres. Nous ne leur apprenons rien si ce n’est le mépris que l’État peut leur accorder.

Alors, on fait quoi ?

Et bien, très bonne question !

Immigration et Humanisme

Il y a, selon moi, deux façons humanistes de gérer l’immigration.

Soit nous avons des frontières ouvertes et nous mettons des moyens importants afin de créer les conditions nécessaires à l’assimilation républicaine, ou intégration, appelez cela comme vous voulez, peu me chaut du moment que la citoyenneté et que les règles de la République sont assimilées et acceptées. Formations, Logement, Politique de la ville, mais aussi création d’emplois en nombre suffisant, voilà les conditions nécessaires à un accueil digne.

Soit nous contrôlons plus strictement nos frontières, nous limitons l’immigration afin de maintenir notre tradition d’être une terre d’asile (en accueillant beaucoup mieux les ressortissants soudanais par exemple), afin de nous concentrer sur un réel co-développement plutôt qu’un néo-colonialisme qui est devenu trop souvent la norme ces dernières années dans nos relations avec les pays pauvres.

A l’opposé, ouvrir les frontières sans y mettre les moyens, comme cela a été fait sous Hollande, Sarkozy, et qui continue sous Macron, ou fermer les frontières en se mettant des œillères sur ce qui se passe dans les pays d’origine serait complètement inhumain.

Immigration et Géopolitique

Évidemment, une politique de l’immigration doit commencer par un travail de stabilisation politique et économique des pays d’origine.

Que faisons-nous pour aider le Soudan, la Libye, l’Afghanistan à se reconstruire ? Que faisons-nous pour arrêter les massacres au Yémen, en Érythrée, au Darfour ? Que faisons-nous pour amener la paix en Syrie et au Moyen-Orient en général ?

Que faisons-nous, au final, pour que tous ces gens qui, nous n’en doutons pas, aiment leur pays, mais font le choix déchirant de rompre avec leur passé, leur famille ? Ne pouvons-nous pas les aider à y être heureux ?

Immigration et Co-Développement

En dehors de ces questions, les pays les plus largement ponctionnés de leur population connaissent de grandes difficultés. En Roumanie par exemple, les médecins partent en grand nombre pour l’Allemagne ou la France. Cela coûte effectivement moins cher que d’augmenter le numérus clausus et former des étudiants pendant des années…  En conséquence, plus d’un quart des postes sont vacants dans les hôpitaux roumains… En 2012, le Sénégal ne disposait que d’un médecin pour 17.000 habitants, contre 1 médecin pour 350 environ en France à la même époque8.

Selon les données du CIR (Contrat d’Intégration Républicaine), 84.1% des migrants arrivant en France avaient un niveau d’étude du secondaire (56.5%) ou supérieur (27.6%)9.

En somme, le grand humanisme de nos immigrationnistes favoris, c’est aussi et surtout énormément de détresse dans les pays d’origine.

Il convient donc de mettre en place de réelles politiques permettant aux forces vives, aux jeunes, aux diplômés, de rester sur place s’ils le souhaitent, afin que leur travail puisse bénéficier à ceux qui en ont le plus besoin.

Diplomatie & co-développement sont donc les deux piliers qui pourront permettre de mettre en place cette politique.

Conclusion

Je ne suis pas pour une réduction massive de l’immigration. Je ne suis pas pour la fermeture totale des frontières. Mais ce que je n’accepte pas, c’est l’ouverture totale des frontières sans aucun soutien aux migrants une fois rentrés sur le territoire. Après tout, l’Union Européenne nous oblige à les laisser rentrer, pas à les accueillir dignement.

Afin de résorber les déséquilibres entre les pays, paupérisant toujours plus les pays pauvres ou en voie de développement, il faut un budget multiplié pour le co-développement, un changement radical de politique en termes d’affaires étrangères, le respect de la souveraineté des autres pays, des efforts portés sur l’éducation et sur l’intégration… Bref, il faut offrir à chacun l’opportunité de pouvoir rester dans le pays qu’ils aiment, et accueillir dignement ceux qui n’ont pas le choix que de nous rejoindre.

Il faut donc sortir de l’étreinte du cadre néo-libéral et se battre pour un équilibre et une égalité entre Nations.  N’est par là le réel internationalisme ? Pour cela, il faut sortir de l’idéologie.

 

Nota Bene : Immigration et Écologie

Voilà un rapprochement hasardeux et purement spéculatif mais qui me semble intéressant. Je vous livre ma proto-pensée telle qu’elle est.

La pollution par habitant suit, dans le meilleur des cas, une courbe linéaire. La population mondiale suit quant à elle une courbe exponentielle. Il n’y a pas besoin d’avoir un Bac+5 en mathématiques pour comprendre que le produit d’une fonction linéaire à une fonction exponentielle donne… une fonction exponentielle.

Ainsi donc, à moins de ramener la pollution par habitant à zéro (bon courage avec ça !), la seule solution pour maîtriser notre pollution et préserver notre Terre est de redresser la croissance démographique pour en faire une courbe linéaire.

Les pays pauvres étant ceux connaissant le plus grand nombre de naissances par habitant, limiter l’immigration pourrait permettre de revoir leurs politiques natalistes et ainsi stabiliser la population, et donc la pollution.

Pensée purement spéculative de ma part, souvent ignorée des politiques parce que le contrôle de la natalité a toujours été perçu comme « fascisant » et déplaisant de surcroît aux chantres de la croissance.

Merci à Manon pour les corrections 😉


1. Ministère de l’intérieur, 16 janvier 2018, lien
2. idem
3. idem
4. Institut National d’Études Démographiques, lien
5. Aurélien Taché, Février, 72 Propositions pour une politique ambitieuse d’intégration des étrangers arrivant en France, p.20
6. idem 1.
7. idem 5.
8. OMS via Perspective Monde, lien
9. idem 5., p.19