Le temps de l’action politique n’étant pas le court-termisme, la dynamique provoquée par l’utilisation des réseaux sociaux et l’accélération du traitement de l’information induit un effet Doppler déchirant la raison et provoquant une injonction malsaine à la prise de position.

Des infox

Nous le voyons bien trop souvent sur Twitter (et les autres réseaux sociaux, mais Twitter en est l’exemple le plus flagrant selon ma propre expérience) : les informations non factuelles se rependent comme des trainées de poudre. S’il s’agit, pour une frange marginale des utilisateurs, d’une volonté bien réelle de tromper, beaucoup de fausses nouvelles sont propagées par un manque de rigueur journalistique (que la majorité d’entre nous ne maîtrise pas ou ne veut pas maîtriser) associé à une volonté de réagir, d’éructer, pour fédérer une base de followers, pour en gagner, bref, pour être présent et ek-sister.

Généralement honnêtes, les grands pontes de la « fake news », suivis par des milliers voire des centaines de milliers de citoyens, font amende honorable après avoir dégainé trop vite. Certains vont supprimer (par exemple, l’affaire de l’incendie du Parisien il y a quelques jours), d’autres vont corriger a posteriori. Mais le mal est fait : si l’indignation suscite facilement l’assentiment, les correctifs ne suscitent pas forcément l’engouement. Le nombre de « retweets » entre les deux est à ce titre particulièrement significatifs.

Dans cet exemple, le tweet de Bruno Gaccio fait 1228 « likes », et le correctif… 46 (note: loin de moi l’idée de défendre M.Attali ou d’attaquer M.Gaccio, là n’est pas le sujet, mais l’exemple me semblait révélateur).

Le droit à l’erreur est important, ainsi que le droit à l’oubli (n’en déplaise aux « screeners »), mais il n’en est pas moins qu’il faudrait parfois tourner deux fois sa langue dans sa bouche avant de parler !

De l’injonction au partisanisme

La logique de clan prévaut sur les réseaux sociaux. Ne serait-ce que parce qu’ils vous proposent de suivre les gens qui vous ressemblent. Dans une recherche un peu pathétique de cooptation, nous sommes ainsi tous tentés (et moi le premier) à prendre parti pour une idée ou une autre, pour un protagoniste ou son contradicteur. L’ancienne logique clanique, quasi maçonnique, des partis politiques se récréer alors virtuellement, nous inscrivant dans tel ou tel mouvement, dans telle ou telle motion.

Quelle est ta famille, je te dirais qui tu es, ou l‘essentialisation du débat publique.
Tu soutiens les Gilets Jaunes ? Tu es homophobe et antisémite. Tu soutiens Macron ? Tu es un affreux néo-libéral souhaitant une dictature oligarchique. Tu es de mon clan ? Alors très bien, je te pardonnes tous tes excès…

Cela m’a sauté aux yeux dans la récente affaire de la Une du Monde. Il fallait soit s’opposer à l’amalgame entre Hitler & Macron, soit s’opposer à l’opposition en déployant des arguments tirés de l’Histoire de l’Art. Était-ce un débat intéressant ? oui ! Nous y avons appris beaucoup de choses sur le constructivisme russe, et vu des affiches toutes plus magnifiques les unes que les autres. Pour autant, quel besoin de prendre position immédiatement, a fortiori quand on n’est ni graphiste, ni illustrateur ?

Non. Vous n’êtes pas obligé de prendre position, ni maintenant, ni jamais. Un débat n’appelle à aucune conclusion, mais à la discussion. La dialectique, toute platonicienne, est un mouvement, une tension, qui telle la flèche de Xénon peut très bien ne jamais atteindre sa cible.

Bref, nous avons le droit de prendre le temps pour nous construire notre propre opinion, voire nous en avons l’obligation, envers ceux qui nous écoutent, mais aussi envers nous-mêmes.

De la temporalité en politique

Évidemment, l’action politique s’accommode mal des décisions précipitées, des ellipses intellectuelles, des retournements d’opinion, et du temps court en général. Toute mesure prenant un temps considérable à se mettre en application, la distanciation est alors nécessaire, et le temps de l’analyse n’est pas forcément celui du commentaire politicien. Plus spécifiquement, les domaines de l’économie ou de l’écologie sont éminemment concernés, mais traiter ce sujet nécessiterait un autre papier, voire un ouvrage complet.

Si l’urgence politique peut nous paraître bien réelle (ce qui me semble vrai à bien des égards), la construction d’une proposition doit se bâtir dans le temps long : les idées plutôt que les opinions, la droiture plutôt que les récupérations, la vision plutôt que le commentaire.

Pour toutes ces raisons, permettez-moi, et permettez-vous, non pas de verser dans l’auto-censure, mais de ne pas choisir ; de ne pas avoir d’opinion ; d’errer et de faire des erreurs ; de prendre le temps de peser les arguments. Parce qu’au final, le chemin importe plus que la destination.