J’écrivais la semaine dernière pourquoi la défense de la République et de la souveraineté étaient des conditions nécessaires à l’avènement d’une Démocratie Sociale[1].

J’aimerais maintenant expliquer pourquoi le combat social sera une condition nécessaire à la perpétuation d’une République Démocratique. Ayant démontré leur interdépendance, nous pourrons alors conclure par un « si et seulement si ».

Attaquons.

De la République

Pour bien comprendre où nous voulons en venir, il faut définir ce qu’est une République. Commençons par l’origine latine : Res Publica, la « chose commune ». Pour développer plus avant, nous pouvons évoquer la définition de Jean Bodin « gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine« [2] – tiens tiens, souveraine -, ou celle de Jean-Jacques Rousseau « tout État régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ; car alors seulement l’intérêt public gouverne et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain.« [3]

Nous voyons bien que la République n’est pas seulement une forme de gouvernement (auquel cas le terme de « démocratie » eut suffi) mais intègre des principes supplémentaires. Les citoyens d’une démocratie pensent par eux-même, les citoyens d’une République pensent POUR eux-même et dans leur intérêt commun.

Il faut alors définir les règles de construction de ce commun. Dans certaines républiques, il se construira sur des identités religieuses ou ethniques (comme en Allemagne), pour d’autres, il se construira autour de textes fondateurs (comme les USA avec leur constitution).

De la vertu républicaine

La France de la Révolution s’est construite sur les Lumières et sur la vertu républicaine. On le voit bien chez Jean Bodin. S’extirpant de ses différences particulières, le français devient citoyen en s’attardant sur ce qui rassemble plutôt que sur ce qui différencie. Les bases de la laïcité sont posées. Cela demandera aux penseurs futurs, et notamment ceux du XVIIIè siècle de travailler sur ces mécanismes de mutation de l’Homme vers le citoyen, ces vertus civiques nécessaires à l’exercice de la citoyenneté qui sont parfois contre-intuitives. « La vertu  politique est un renoncement à soi-même, qui est toujours une chose très pénible » nous expliquait Montesquieu [4].

Si la République Française a besoin de ces vertus qui ne sont pas innées, c’est bien que les citoyens doivent les acquérir. La République est une fabrique de citoyens. Voilà, s’il en est, le plus grand renoncement de nos politiciens post-modernes : en renonçant à cette éducation citoyenne, la République s’effondrera à terme sur elle-même. Dans son plaidoyer pour la vertu dans la République, Cincinnatus l’explique très bien : la vertu civique s’enseigne, s’encourage, se suscite[5].

De l’adhésion à la vertu civique

Reste alors la question du « comment » ? Il tombe sous le sens que l’éducation est une première étape indispensable, mais il serait stupide de croire que cela suffira. Ce qui s’apprend peut se désapprendre, en particulier quand l’objectif, pénible à atteindre, n’a plus de sens.

Il faut donc donner du sens à la citoyenneté, et donner du sens à la Res Publica.

On ne peut donner du sens à la première qu’en défendant mordicus une démocratie digne de ce nom avec un réel « pouvoir souverain » comme disait Jean Bodin. Par conséquent, toute atteinte à la démocratie (prenons en exemple le vote de 2005 sur le TCE, ou les multiples court-circuitages du processus parlementaire) est une atteinte à la citoyenneté ce qui provoque in fine un affaissement de la République.

On ne redonnera du sens à la Chose Commune qu’en perpétuant, inlassablement, la vie et le dynamisme de ce commun.

De l’Etat Social dans un libéralisme économique mondialisé

Si le capitalisme a des qualités, comme la sortie de la pauvreté absolue de populations entières, il a aussi des défauts largement documentés que les libéraux honnêtes admettrons, dont un accroissement inexorable des inégalités.

Comment peut-on imaginer un seul instant que des inégalités croissantes peuvent aider à perpétrer l’idée même de commun ? C’en est presque oxymorique.

Qu’on soit libéral, trotskyste ou social-démocrate, il faut donc convenir que la République DOIT a minima contrebalancer cette fabrique des inégalités, dans une dialectique qui l’oppose frontalement à l’économie de marché, sous peine de s’effondrer sur elle-même.

Tocqueville, un des maîtres à penser de nos libéraux modernes, a très largement travaillé ces concepts « d’égalisation des conditions » et écrivait que «la répartition plus égale des biens et des droits dans ce monde est le plus grand objet que doivent se proposer ceux qui mènent les affaires humaines». Dans une pensée très zénonienne, l’égalité sociale était pour lui un objectif inatteignable, mais dont la poursuite demandait des efforts inextinguibles – quand l’égalité entre citoyens, égalité en droits, pouvait, elle, être absolue -.

Peu importe finalement les acquis sociaux existants. Peu importe presque les acquis sociaux futurs. Dans une société étant de facto libérale, qu’on l’accepte ou non, la République doit être en tension pour rechercher une égalité accrue, et ce quelque soit le point de départ.

On ne peut finalement penser contre soi-même et s’abandonner dans le « nous » que si ce « nous » pense à tout un chacun et donc à soi.

Quand la République se soumet à la seule économie souveraine, quand elle renonce à ses prérogatives et qu’elle tire dans le même sens que sa maîtresse au lieu de freiner ses velléités inégalitaires, elle ne peut que se fractionner elle-même, détruisant le commun jusqu’à un déchirement qui ne se fera pas sans dégâts.

Nous l’avons vu ces dernières décennies en France, en particulier quand la « gauche » était au pouvoir. Quand elle n’est allé que dans le sens d’un accroissement des inégalités économiques, comme le gouvernement Valls, elle a fait un mal immense aux principes républicains sur lesquels se construisent ces vertus civiques, et en particulier à la laïcité, qui n’est alors apparue alors que comme une contrainte sans objectif, voire même comme un principe bourgeois alors qu’elle est par nature un outil d’émancipation au service du peuple. La « gauche de gouvernement » n’a alors été qu’une gauche de destruction.

La République a besoin de valeur sociales. Et le socialisme ne peut-être que républicain. Les deux ne pourront se bâtir que sur la souveraineté.
Toute personne proposant l’un sans l’autre sera au mieux un menteur, au pire un un anti-héraut du peuple français et de sa République.

L’intrication de ces valeurs n’a rien de nouveau. Il suffit de se référer à notre constitution ? Article premier. « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.« [7].

Quand on en vient à souhaiter ce qui constitue l’article premier du texte fondateur de notre République, c’est certainement que la situation est devenue extrêmement grave.

Si on tient à conserver notre héritage intellectuel, si l’on ne veut pas que notre République devienne une république constitutionnelle & fédérale comme le souhaite Emmanuel Macron, ni une république identitaire comme le souhaite le Rassemblement National, il va falloir se battre bec & ongles.

A vos bulletins, citoyens !

[1] « De l’importance de la République dans le combat social« , 5 février 2020
[2] « Les Six Livres de la République », Jean Bodin, 1576
[3] « Du Contrat Social », Jean-Jacques Rousseau, 1762
[4] « De l’Esprit des Lois », Montesquieu, 1748
[5] « De la vertu en République« , Cincinnatus, 13 mars 2017
[6] « De la démocratie en Amérique », Alexis de Tocqueville, 1840
[7] Constitution Française, 1958